L’Iran et la bombe (en septembre 2009), par Bruno Tertrais

Je reproduis ci-dessous un article paru aujourd’hui dans Le Monde et que je trouve très intéressant.

L’Iran et la bombe, par Bruno Tertrais

LE MONDE | 17.09.09 | 17h11  •  Mis à jour le 17.09.09 | 17h12

Nous sommes en 1984. Un an après sa naissance, la République islamique a été attaquée par l’Irak. Cela fait maintenant trois ans que l’Iran est engagé dans un conflit meurtrier avec son voisin et principal ennemi.

L’option nucléaire militaire avait été bannie par l’ayatollah Khomeyni, qui la jugeait non conforme aux préceptes de la religion musulmane. Dès son arrivée au pouvoir en 1979, le Guide suprême avait d’ailleurs banni toute technologie nucléaire et mit un terme aux contrats de coopération civile signés par le shah, qui devaient permettre à l’Iran impérial de se doter de centrales destinées à la production d’électricité.

Mais, après trois ans de guerre, le régime iranien change d’avis. Mal entraînés et mal équipés, les soldats iraniens tombent en masse face à l’armée irakienne, qui n’hésite pas à faire usage d’armes chimiques. Le régime de Saddam Hussein est une menace pour la jeune République islamique. Le meilleur moyen d’y parer serait de se doter rapidement de l’arme nucléaire. Et le plus court chemin vers la bombe serait de coopérer avec le Pakistan.

(…) Les premières discussions entre les deux pays ont lieu dès 1984. Un accord de principe semble avoir été conclu en 1985. Puis, en février 1986, Abdul Qadeer Khan [ingénieur pakistanais, « père » de la bombe atomique pakistanaise qui explosa en 1998, personnage central d’un réseau clandestin de vente de technologie nucléaire dont ont profité, dans les années 1990, notamment l’Iran, la Libye, la Corée du Nord] est présenté à l’un des principaux responsables du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), le général Mohammed Eslami. Il visite le chantier de la centrale nucléaire de Boucheir.

En janvier 1987, il se rend de nouveau à Téhéran à l’invitation du gouvernement, officiellement pour participer à une réunion scientifique de haut niveau qui se tient au collège Amir Kabir. Les Iraniens veulent savoir si la centrale pourrait être utilisée pour fabriquer l’arme nucléaire. Khan leur suggère plutôt de s’engager sur l’autre voie possible pour obtenir la bombe, celle de l’enrichissement de l’uranium.

Ces contacts débouchent sur un accord formel de coopération entre les deux pays, conclu en 1987, et approuvé personnellement par Zia [le président pakistanais]. Dès le mois d’octobre, des « stagiaires » de l’Organisation iranienne pour l’énergie atomique (OIEA) sont envoyés à Islamabad pour des séjours de longue durée.

Khan va être au cœur du projet.

(…) A partir de l’été 1988, la guerre terminée, les Iraniens sont prêts à consacrer davantage de ressources au programme nucléaire. De plus, la disparition de l’imam Khomeyni, dont les vues sur le nucléaire étaient ambivalentes, a levé un obstacle à l’accélération du programme. Le président de la République, Ali Akhbar Hashemi Rafsandjani, élu en juillet1989, est, lui, un fervent partisan du nucléaire. Du côté pakistanais, une coopération plus ample et plus profonde avec Téhéran est encouragée par le général Beg, qui vient d’accéder au poste de chef de l’armée de terre en août 1988, à la mort de Zia. Tout concorde donc pour une relance de la coopération nucléaire entre les deux pays.

Beg essaye de persuader Benazir Bhutto, qui a été nommée premier ministre le 2 décembre 1988, d’autoriser l’exportation de technologie nucléaire à l’étranger – sans doute avec l’appui du général Imtiaz Ali, le conseiller militaire du premier ministre. Mais Benazir ne veut rien entendre. Les généraux pakistanais vont alors agir de leur propre chef. En 1989, l’état-major pakistanais et le Corps des gardiens de la révolution signent un accord de principe pour une coopération nucléaire bilatérale formelle. A la fin de l’année, lors d’une réunion internationale qui se tient à Téhéran, le président Rafsandjani déclare à une Benazir Bhutto stupéfaite – elle n’avait pas été mise dans la confidence par le général Beg – qu’il soutient pleinement la mise en œuvre de cet accord. A la mi-mai 1990, pressée par M. Rafsandjani de donner sa bénédiction à la coopération entre les deux pays, elle refusera de s’engager – et sera contrainte de démissionner.

Son successeur à partir de novembre1990, Nawaz Sharif, est mis au courant de l’affaire. Le général Beg tente de persuader Sharif, plus proche des militaires que ne l’était Mme Bhutto et admirateur de Khan, d’entreprendre une coopération stratégique de grande ampleur avec l’Iran. Celle-ci n’aurait pas seulement concerné le nucléaire, mais aussi les armes conventionnelles, en échange notamment de pétrole. Beg voulait financer le budget de la défense de son pays en vendant ses secrets nucléaires les plus précieux. Il veut en fait impliquer le gouvernement civil dans une politique déjà largement mise en œuvre. Mais Sharif se méfie et refuse.

Une nouvelle fois, Beg va alors agir de son propre chef. Au printemps 1991, il propose à Téhéran une offre globale – y compris des plans d’armes – permettant à l’Iran d’accéder en quelques années à l’arme nucléaire, pour un montant faramineux, évalué selon les sources entre 10 et 12 milliards de dollars. Mais il est refréné dans ses ardeurs par le président pakistanais Ghulam Ishaq Khan, qui, comme Zia, se méfie de l’Iran. Les principaux responsables pakistanais hésitent en fait probablement entre ouvertures lucratives vers Téhéran et maintien de leur partenariat privilégié avec Riyad. Aucun nouvel accord ne sera signé… Ce qui n’empêchera aucunement Beg de prendre certaines initiatives personnelles. En juillet, il reçoit le général Mohsen Rezai, commandant du corps des Gardiens de la révolution ; Rezai visite, avec la bénédiction de l’état-major, les installations nucléaires pakistanaises.

De son côté, Khan se sent probablement couvert, voire encouragé par les démarches de Beg. Le chef d’état-major de l’armée de terre est en effet, depuis 1988, son allié face aux gouvernements civils. Khan affirme par ailleurs avoir reçu le nihil obstat du général Imtiaz Ali. Il se rend fréquemment à Téhéran pour aider l’Iran à maîtriser la technologie complexe de l’enrichissement. En témoignage de gratitude, le gouvernement lui offrira une villa sur la côte nord du pays, au bord de la mer Caspienne.

(…) Deux ans plus tard, le gouvernement iranien n’est pas satisfait de l’avancement de son programme d’enrichissement de l’uranium. En six ans, les techniciens de l’OIEA n’ont pu monter qu’une seule centrifugeuse P-1 (testée avec de l’uranium livré par la Chine en 1991). Et les Iraniens ont du mal à se procurer les pièces nécessaires. Ils ont essayé de « doubler » le Pakistan en montant eux-mêmes leur propre réseau d’acquisitions, mais sans véritable succès. Quant à la coopération avec la Chine, elle est fructueuse – Pékin fournit même à l’Iran les plans d’une usine de conversion du minerai d’uranium – mais insuffisante. L’achat d’une usine d’enrichissement « clés en main » à la Russie est sérieusement envisagé (le complexe nucléaire russe opère, à l’époque, sans vraie direction politique), mais la découverte du projet par les Etats-Unis y met un terme.

Téhéran va donc avoir recours une nouvelle fois à son allié pakistanais. Mais, cette fois, c’est le réseau Khan lui-même qui est en première ligne. Car les relations entre l’Iran et le Pakistan sont tendues; les deux pays soutiennent des factions rivales dans la guerre civile qui a éclaté en Afghanistan depuis le retrait des forces soviétiques.

Cette deuxième opération avec l’Iran est réalisée par la même équipe que celle qui avait été mobilisée en 1987. Khan fait l’acquisition d’un autre appartement à Dubai (en fait de deux appartements, le second lui permettant d’entretenir une maîtresse). Cette fois, c’est Tahir, devenu un businessman accompli, qui est le maître d’œuvre de la rencontre avec les Iraniens. Du côté iranien, comme en 1987, c’est le général Eslami, l’un des principaux responsables du Corps des gardiens de la révolution, qui est le point de contact du réseau.

Les termes du marché sont négociés lors de deux rencontres dans les bureaux de la société de Tahir, SMB Computers, à Dubai, en août et décembre1993. Cette fois, les Iraniens veulent des centrifugeuses P-2, plus modernes – celles qui sont utilisées à présent par le Pakistan pour son propre programme. Khan accepte, peut-être de son propre chef. Se sent-il couvert par l’état-major ? Probablement. Y gagne-t-il sur le plan financier ? Certainement.

L’accord est signé en octobre 1994. Six ou sept millions de dollars sont versés par les Iraniens à titre d’acompte. Khan a apporté à Dubai les plans détaillés de la centrifugeuse P-2. Mais il n’a pas pu emporter des composants de P-2, car les laboratoires KRL ne disposent encore que de peu de centrifugeuses de ce type, et un prélèvement sur le stock national aurait été visible… Les Iraniens devront se contenter, outre les plans de la P-2, d’une nouvelle série de composants de P-1 – mais beaucoup plus importante que la première, puisqu’ils doivent permettre de monter cinq cents machines. Les pièces détachées sont expédiées par SMB Computers à Téhéran en deux livraisons, fin 1994 et début 1995.

L’Iran peut cette fois passer aux essais à grande échelle. Ceux-ci seront effectués dans une fabrique d’horloges murales de la banlieue de Téhéran, Kalaye Electric. Les pièces apportées par Khan seront complétées par d’autres fabriquées par des fournisseurs traditionnels du Pakistan – la famille Tinner, en Suisse, ainsi que Gunes Cire et Selim Alguadis, en Turquie – et livrées via Dubai. À partir de ce moment, le programme nucléaire de l’Iran va connaître des progrès spectaculaires.

Benazir Bhutto, qui est revenue au pouvoir en octobre1993, découvre une nouvelle fois l’ampleur de la coopération nucléaire entre l’Iran et le Pakistan… par la bouche du président Rafsandjani, à l’occasion d’une visite à Téhéran en 1996. Mais elle n’est pas en mesure de s’opposer à l’armée et à Abdul Qadeer Khan.

Par la suite, les relations entre l’Iran et le Pakistan vont se dégrader : Islamabad soutient le nouveau gouvernement des talibans, ennemis de l’Iran, qui ont pris le pouvoir à Kaboul. (C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles l’Iran tentera de s’adresser à l’Afrique du Sud fin 1996 ou début 1997, apparemment sans succès.) Mais certains membres du réseau Khan sont restés en contact avec Téhéran. (Tahir affirme, par exemple, avoir livré trois centrifugeuses P-2 complètes à l’Iran en 1997.) Le réseau semble donc à partir de ce moment agir, partiellement au moins, de manière autonome.

Les transferts vers l’Iran ne passent pas totalement inaperçus auprès des services occidentaux.

(…) L’affaire éclate publiquement à l’été 2002. Le 14 août, un groupe d’opposants iraniens tient une conférence de presse à Washington pour présenter une série de photos satellitaires qui montrent, disent-ils, deux installations nucléaires cachées, à Natanz et à Arak. Ont-ils été instrumentalisés par ceux qui, au sein de l’administration américaine, voudraient rendre l’information publique? C’est possible. Car les services américains connaissaient déjà ces installations. En tout cas, l’affaire est sérieuse. En décembre, une analyste américaine indépendante, Corey Hinderstein, est la première à affirmer publiquement que l’installation de Natanz est très probablement une usine d’enrichissement de l’uranium par centrifugation.

En janvier2003, l’excellent journaliste Mark Hibbs, toujours bien informé, publie dans Nucleonics Week un article qui fait l’effet, si l’on peut dire, d’une bombe. Sous le titre « Pakistan Believed to Be Design Data Source for Centrifuges to Be Built by Iran », il révèle publiquement ce que le gouvernement américain sait déjà depuis trois ans, mais ne veut pas rendre public pour ne pas embarrasser son allié : le Pakistan est la source principale du programme d’enrichissement iranien.

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) n’est autorisée par l’Iran à visiter le site qu’en février2003. En arrivant à Natanz, les inspecteurs ont un choc : les centrifugeuses iraniennes sont des copies quasiment conformes des centrifugeuses du consortium Urenco [organisation européenne fabriquant du combustible nucléaire, où Abdul Qadeer Khan avait travaillé dans les années 1970]. Mais l’affaire ne fait que commencer. Car, lors de leur visite suivante, les inspecteurs recueillent également, dans l’installation de Kalaye Electric, des traces d’uranium enrichi bien au-delà du taux « civil » de 3 % à 5 %. Les Iraniens sont forcés d’admettre qu’ils disposent de centrifugeuses d’occasion, achetées à un autre pays.

Les inspecteurs de l’AIEA vont ensuite faire une découverte troublante : un document pakistanais de quinze pages expliquant comment former des hémisphères d’uranium – technique qui n’a d’autre application possible que celle de la fabrication d’une arme nucléaire. Ils apprendront, après enquête, que ce document faisait partie du « paquet » négocié par l’Iran avec le réseau en 1987.

Il est donc parfaitement légitime de se demander si le réseau Khan n’aurait pas également transmis à l’Iran un plan d’arme, comme il l’avait fait pour la Libye. Si tel était le cas, l’Iran serait effectivement arrivé en 2009 au seuil nucléaire, car il disposerait de tous les ingrédients pour faire la bombe : la matière nucléaire (uranium enrichi produit dans l’usine de Natanz), la technique de fabrication des armes et les missiles pour les emporter.

L’Iran a en effet désormais passé le seuil de la tonne d’uranium faiblement enrichi produit à Natanz. Il dispose donc maintenant de suffisamment de matière pour fabriquer une bombe – à condition de « surenrichir » cette matière pour parvenir à la qualité militaire, ce qui ne prendrait que quelques semaines ou quelques mois, selon le nombre et le type de centrifugeuses installées à ce moment. Et le lancement en février 2009 de son premier satellite indique qu’il maîtrise à présent la technique de la séparation des étages ; il peut donc mettre au point des missiles d’une portée de plus de 2 000 kilomètres.

Il ne s’agit pas là d’élucubrations de faucons américains obsédés par la menace iranienne. L’AIEA comptabilise de manière scrupuleuse les stocks de matières produites par l’Iran. Et sur la technique de fabrication des armes et l’adaptation des missiles, elle a réuni, au fil des années, de nombreux documents prouvant les avancées réalisées par Téhéran. Ceux-ci n’ont pas tous été rendus publics.

Mais le directeur de la Division des garanties de l’AIEA, le Finlandais Olli Heinonen, est à ce point convaincu de la réalité des projets iraniens qu’il a organisé en février2008, un briefing spécial à ce sujet à l’intention des pays membres de l’Agence. Il y a révélé les détails du programme secret dirigé par l’ingénieur militaire Mohsen Fakrizadeh : le « Projet 4 » (enrichissement par laser), le « Projet 5 » (conversion de l’uranium), le « Projet 110 » (conception de l’arme) et le « Projet 111 » (adaptation de l’arme au missile Shahab-3).

Parmi les études conduites par les Iraniens figurent la modélisation d’une détonation à une hauteur de six à sept cents mètres – ce qui n’a de sens que si l’engin est nucléaire – ou la définition des modalités de surveillance à distance d’une expérience effectuée à quatre cents mètres de profondeur – ce qui est le signe indubitable de l’intérêt de Téhéran pour la réalisation d’un essai nucléaire. Détail troublant : ces études auraient été poursuivies au moins jusqu’au début de l’année 2004, alors que les services de renseignements américains s’étaient dits persuadés, en décembre 2007, qu’elles avaient été suspendues à l’automne 2003… L’Iran affirme que la maîtrise de la technique de l’enrichissement de l’uranium a une vocation strictement civile, et que c’est pour le pays un motif de réussite technologique et de prestige national. Mais les indices qui montrent sa volonté d’arriver au seuil nucléaire sont tellement nombreux qu’il est absolument impossible de prendre ces affirmations au sérieux – d’autant que l’Iran n’a aucun besoin civil à court ou moyen terme pour son uranium enrichi : le combustible destiné à l’unique centrale iranienne, construite par la Russie à Boucheir, sur la côte sud, a en effet été livré par Moscou.

Le discours officiel iranien sur le nucléaire ressemble étrangement – et ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard – à celui que tenait le Pakistan avant d’avouer ses ambitions militaires. La couverture de l’édition d’octobre1991 de la revue semi-officielle pakistanaise Defence Journal, qui titrait [en évoquant le principal laboratoire nucléaire du pays] « Kahuta, Symbol of Our National Defiance » montrait un diagramme représentant le processus d’enrichissement de l’uranium, en surimpression d’un champignon nucléaire… Le message, à défaut d’être subtil, était parfaitement clair.

LE MARCHÉ NOIR DE LA BOMBE : ENQUÊTE SUR LA PROLIFÉRATION NUCLÉAIRE de Bruno Tertrais. Buchet-Chastel, 260 p., 18 €.

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